Tout va bien à l'usine

Publié le par nobody's listening

Tout va bien à l'usine.

 

C'est ce qu'il se dit. Il ne doit pas en être autrement de toute façon. Si les choses ne se passaient pas comme prévu, il suppose qu'on l'appellerait. Qu'on lui dise que finalement si on a besoin de lui. Que quand même depuis le temps qu'il est dans la boîte il connaît son affaire. Il serait parfaitement capable d'expliquer tout bien comme il faut aux petits jeunes. C'est important hein. De transmettre les informations correctement. De transmettre le savoir. Même si c'est juste comment mettre son poignet pour pas se faire mal en vissant. 

 

Tout va bien dans la rue. 

 

En attendant, il passe ses journées sur son balcon à regarder passer les voitures. Il tient les comptes. Aujourd'hui 3 rouges, 5 noires, 14 grises et pas l'ombre d'une jaune en vue. Au fil des jours il peut comparer. Ca l'occupe. Parce que le téléphone lui n'a pas l'air de vouloir sonner. Il est occupé. Ca doit être ça oui. Le téléphone est occupé. Contrairement à lui. Alors il rentre, vérifie les branchements, décroche, attend la tonalité, puis raccroche. Tout fonctionne. Le téléphone n'est pas occupé. Il peut retourner sur son balcon. Souvent, son fils finit par le rejoindre.

 

Tout va bien à l'école. 

 

Son fils aussi il attend qu'on l'appelle pour lui dire qu'il peut revenir, qu'on a besoin de lui. Que dans le fond il était quand même un très bon élément. Qu'il apprenait avec un enthousiasme rare. L'école n'appelle pas plus que l'usine. A l'école, des comme lui y en a tellement qu'on fait même plus la différence, limite les profs ça les arrange. Un peu comme à l'usine. Evidemment, comme à l'usine. 

 

Tout va bien sur le chantier. 

 

Sauf que son père il lui répète tout le temps que s'il va pas à l'école il finira à l'usine. Lui il a pas été à l'école et maintenant il est à l'usine. Son fils comprend pas bien. Parce qu'aujourd'hui, même l'usine elle appelle pas son père. Le fils lui il observe les travaux. Il aime bien voir la danse des grues. Il trouve ça apaisant. Lui aussi, il tient les comptes. Aujourd'hui 15 kilos de gravier, 28 de parpaing. Il repère ça à l'oeil. Il a toujours été doué pour estimer les quantités. 

 

Tout va bien dans l'arrondissement.

 

Ca emmerde tout le quartier ces travaux. Ils sont tellement nombreux à attendre que l'usine appelle, que l'école appelle, que l'hôpital appelle, que leur mère appelle... Il y en a tellement qui doivent appeler et qui n'appellent finalement jamais. Parfois tous ils se demandent s'ils sont encore bien raccordés au reste du monde. Si le câble du téléphone ne s'est pas décroché, prix dans la grue, ou un truc du genre. Mais on leur dit que tout va bien. Oui tout va bien. Et si tout va bien, il n'y a pas de raison de s'inquiéter et d'appeler qui que ce soit. Alors chacun tient des comptes à longueur de journée pour ne pas perdre le fil du temps qui passe. En attendant, juste continuer de chantonner....

 

Mais à part ça, madame la marquise, tout va très bien tout va très bien !

Publié dans Les aiguilles en moins

Commenter cet article