Monsters can be pretty too.

Publié le par nobody's listening

"J'ai vu les images."

 

C'est tout ce qu'on avait pu obtenir de la femme. Depuis deux semaines déjà qu'elle était, c'était sa réponse à n'importe quelle question. Elle restait là, assise à la table, les mains posées sur sa genoux, les yeux dans le vague. Aucun tremblement, aucune hésitation. Juste cette phrase qui revenait inlassablement. Un mot de passe vers un monde dont on ignorait l'entière cartographie. Ils se relayaient, et chacun à sa façon essayaient de comprendre comment on avait pu en arriver là. Mais tout ce qu'ils obtenaient était cette énigmatique réponse. 

 

On esseya tous les stimulis possibles. Aucun ne sembla avoir la moindre efficacité. Aucun ne sembla l'atteindre plus qu'un autre. Les questions se succédaient, sans succès. 

 

"Savez-vous pourquoi vous êtes là ? "

"Savez-vous où vous êtes ?"

"Avez-vous eu peur ?"

"Êtes-vous en colère ?"

"Avez-vous peur ?"

"Vous avez bien dormi cette nuit ?"

"Quel est le dernier film que vous ayez-lu ?"

"Êtiez-vous en colère ?"

 

"J'ai vu les images."

 

Rien, jamais rien d'autre. Les jours défilaient. Et déjà en haut lieu on tapait du point, brandissant la menace des électrochocs. On répondait aussi courageusement que notre statut le permettait qu'on ne pouvait pas, que c'était trop dangereux, qu'on allait lui briser le cerveau en petits morceaux carbonisés. Et qu'au final, on ne saurait même pas. Alors on s'entendit répondre que sans doute ne saurait-on jamais pourquoi, alors autant en finir. On avait déjà perdu beaucoup trop de temps avec cette histoire. Perdu trop de temps avec une femme qui semblait avoir réussi à se cacher la vérité à elle même. Alors il fallait fallait passer la vitesse supérieure. 

 

Mais on ne pouvait pas se résoudre à passer à l'acte de suite... Alors on insista. 

 

"Savez-vous pourquoi vous êtes là ? Il faut nous le dire si vous le savez.

_J'ai vu les images.

_Savez-vous où vous êtes ?

_J'ai vu les images.

_Il faut nous dire où vous êtes.

_J'ai vu les images.

_Il faut que vous sachiez où vous êtes."

 

Ses lèvres se relevèrent dans un bref effort, dessinant au passage le fantôme d'un sourire qui ne serait plus jamais lui même. On ne savait comment interpréter cette réaction. Ce n'était pas la première fois. Mais elle ne correspondait à rien que l'on pouvait précisément nommer. On finissait par rester nous-même figés, à nous demander si elle savait seulement que nous étions là. Si elle savait combien d'entre nous l'entouraient aujourd'hui. Si elle en avait repéré certains parmi nous. Si elle préfèrait l'un ou l'autre de nous. 

 

Seuls les registres permettaient de savoir combien de temps passait. La salle ne permettait aucun repère de ce genre. Et nous même finissions par perdre pied. On ne savait pas vraiment ce qu'il fallait trouver. On ne savait pas sur quoi on pouvait tomber. Le pire comme l'insignifiant. Et l'espace infini entre ces deux possibilités commençait de nous terroriser sans que l'on puisse savoir pourquoi. Quelque chose allait finir par sortir. Et il nous était impossible d'estimer quoique ce soit de la nature du résultat. 

 

C'est alors qu'il se mit à genoux devant elle, afin d'avoir son regard à hauteur du sien.

 

"Vous ne savez pas pourquoi vous êtes ici n'est-ce pas ? Le fait est que nous non plus. Mais aucun de nous ne pourra sortir si vous ne répondez pas. Si vous ne nous expliquez pas. Qu'avez-vous vu ?"

 

Ses yeux revinrent une brève seconde du vague dans lequel ils s'étaient retrouvés prisonnier toutes ces journées durant. Ils tentèrent de se relever et de se fixer sur lui. Mais c'était un effort trop violent après toute l'inactivité qu'ils avaient connu. Aussi échouèrent-ils et retombèrent dans le vague. Mais on avait tous pu voir la réaction. On savait alors, que les vannes allaient s'ouvrir et qu'une chance existait pour que nous soyons emportés par le courant. Déjà, sa voix avait perdu de sa netteté, et un léger tremblement commença de se faire entendre.

 

"J'ai vu les images...

_Si vous ne me dites pas ce que vous avez vu je ne peux pas vous aider."

 

"Qu'est-ce qui vous permet de dire que vous pourriez m'aider ?

_Parce que vous n'avez nul autre choix. 

_Vous n'avez pas répondu à ma question..."

 

"C'était votre fils ?"

 

Cette fois-ci ses yeux se redressèrent avec une violence dont on les croyait incapables. Ils se plantèrent dans ceux de l'homme, tentant de voir à quel point celui-ci était sérieux. On savait tous que la femme évaluait ce qu'il pouvait prendre et ce qu'il faudrait laisser de côté. Et quand elle sourit de manière nette et précise cette fois, on savait que la moitié de l'histoire s'était maintenant définitivement perdue lors du passage de la catatonie. 

 

"C'était bien votre fils, n'est-ce pas ?

_Pourrais-je avoir un verre d'eau ?"

 

L'homme nous fit signe, et quelqu'un alla chercher le verre d'eau demandé. La femme le but en silence, l'eau glissai entre ses lèvres sans qu'une goutte ne se perde. Lorsqu'elle reposa le verre, on eut que toutes ces semaines n'avaient pas existé, comme si le temps s'était faussé. Son visage avait repris des couleurs, et même elle sembla s'en rendre compte. Alors comme pour écarter tout doute possible, elle posa la question suivante :

 

"Quand sommes-nous s'il vous plaît messieurs ?"

 

La demande était somme toute banale, mais ici elle sonnait comme une sirène d'alarme. Elle augurait quelque chose de terrible. Bien plus terrible que ce qu'on aurait pu imaginer en entrant ici. On l'avait prévu. Et pour se protéger d'un désastre qui arriverait de toute façon, horloge montre et autre calendrier avait été bannis de la pièce blanche où elle demeurait. Aucun d'entre nous n'avait la moindre idée de l'heure et de la date précis. On ne savait même pas s'il faisait jour ou nuit. Notre ignorance de ce fait aussi simple nous emplit d'angoisse. Depuis combien de temps était-on là ? Sachant qu'il fallait lui fournir une réponse au plus vite. L'homme fut le plus rapide à réagir.

 

"Nous sommes dimanche. Il est très tôt, près de 3h30 du matin. 

_Oh, comment se fait-il que nous soyons tous ici si tôt ?

_Vous avez tué votre fils il y a près d'une demi heure de cela. A 2h58 très précisément.

_J'ai tué mon fils ? Pourquoi aurais-je fait une telle chose ?

_C'est bien pour cela que vous êtes ici. Nous voudrions le savoir. 

_Pourquoi devrais-je vous répondre ? Qui êtes-vous pour poser de telles questions ? Qui croyez-vous être ?

_Je vous retourne la question. Qui croyez-vous être ?

_Je suis. Contrairement à vous je n'ai nul besoin d'en savoir plus. Mon existence même me suffit, je n'ai pas besoin de la définir d'une façon ou dune autre. 

_Alors pouvez-vous simplement me dire pourquoi vous avez fait cela ? 

_Je vous l'ai dit. Encore et encore je vous l'ai dit. J'ai vu les images. Et si vous les aviez vues aussi, vous ne penseriez même pas qu'il faille poser la question. La simple idée de la formuler vous paraîtrait nulle et non avenue. 

_Mais je n'ai pas vu les images.

_Alors estimez-vous heureux. 

_Ca ne va pas suffir. Pourquoi avez-vous faire cela ?"

 

Un silence lourd de hurlements captifs s'installa alors dans la pièce. Ce serait là notre dernier instant de répit. Le rire qu'elle lâcha finit de nous effrayer. Elle se leva, ses jambes pliant un peu sous l'effort mais néanmoins parfaitement sûres d'elles. Elle se dressa face à l'homme et avant qu'il ait pu esquisser le moindre gester elle l'attrapa au cou.

 

"Pourquoi cela ne suffirait-il pas ? Pourquoi aurais-je besoin de raison ? Vous croyez que je n'ai pas compris ? Je l'ai tué certes et il ne me viendrait jamais à l'esprit de le nier. Je l'ai tué de sang froid et en connaissance de cause. Mais ce n'était pas mon fils. Absolument pas. Vous n'avez rien compris et vous avez inversé une histoire dans laquelle vous n'aviez nulle place. Si vous tenez tellement à un lien de filiation, je suis sa création. Je suis née de ses fantasmagories. Il m'a fait avalé tout ce qu'il a pu de cauchemars de remors et de culpabilité. Et me voilà ! Voilà le résultat ! Voilà ce qu'on obtient à force de planquer la poussière sous les tapis ! Des êtres comme moi ! Je les ai vues, j'ai vu les images ! Je les ai toutes vues, je les connais toutes par coeur tellement je les ai vues. Alors oui je l'ai tué. Je l'ai tué avec toute la force dont j'étais capable, toute la force qu'il m'a donnée. Je lui ai rendu le poison qu'il avait fait coulé dans mes veines toutes ces années et il en est mort. Il est le seul et unique coupable de sa mort. C'est un suicide ! Je n'ai servi que de relais ! J'était sensée mourir à mon tour, mourir en silence enfin et ne plus voir les images ! Et il a fallu que vous... c'était une erreur de votre part. Le risque était démesuré. Il est 3h30 du matin, plus rien ne peut m'interdire d'achever le travail que j'ai commencé. Il est 3h30, vous n'avez plus aucun droit, tandis que j'ai récupéré tout ce qui m'était dû."

 

Le reste se passa vite, trop vite pour qu'on ait le temps de comprendre la moindre chose. 

Les caméras n'ont rien pu enregistré. Et tout ce que l'on retrouva dans la salle, fut les corps vides des hommes qui l'interrogeait. La femme, elle, avait disparu. Elle n'avait laissé comme seule et unique trace que l'inscription suivante :

 

I am alive.

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