Les violons ça pleure pas

Publié le par nobody's listening

J'ai dit que j'avais envie d'éviscérer le violon. Il a répondu que ce n'était pas possible pour cause d'absence de viscère dans les violons. "Et alors qu'est-ce que ça change ?" "Alors c'est pas le bon mot et c'est tout."

 

Et oui c'était tout.

 

Il n'est resté alors qu'un immense silence. Lourd. Le silence. Pas le reste. 

Si on avait pu éviscérer un violon alors sans doute que ça aurait pas été silencieux comme ça. Ça aurait bouger. Et puis ça serait pas si mort. Et on pourrait passer à autre chose. D'une façon où d'une autre il fallait bien lui faire la peau à cette saloperie.

 

"On pourrait l'écarteler !

_Pas possible non plus. Cela sous-entendrait que le violon soit pourvus de membre sur lesquels on pourrait tirer. Or ce n'est pas le cas. Le violon n'a pas plus de membre que de viscère."

 

J'étais quelque peu abasourdie. Je ne savais plus quoi faire. Le violon était là sur la table. Lui assis de l'autre côté à regarder... à regarder.... je sais même pas quoi. Et sans doute que lui non plus il est même pas au courant. Il fait même pas attention. Il regarde par pur principe. Principe inavoué que l'oeil doit bien se fixer sur un objet quelconque et le détailler jusqu'à en dérailler. C'est stupide de dérailler plutôt que voir. Mais je lui dis jamais. Il répondrait sans doute un truc du genre qu'un oeil ça peut pas dérailler parce que c'est coller dans une orbite et pas sur des rails. 

Mais quand même. S'il regardait pour de vrai, il aurait bien fini par voir le problème avec le violon. Moi j'ai bien vu. J'ai regardé longtemps. Tout détaillé. Mais c'est ma tête qu'a déraillé au bout d'un moment. Et sans doute que de l'autre côté on comprend mieux ce qu'on veut pas avouer. Mais ça non plus je lui dis pas. 

 

"Assassiner ?

_Merde à la fin tu fais chier ! Tu peux pas assassiner un truc même pas vivant ! Ouvre un dictionnaire avant de dire des conneries."

 

A nouveau regard. Oeil déraille. 

A nouveau silence. Tête déraille. 

 

Le violon. Sur la table. Lui assis. De l'autre côté. De la table. Où on mangeait. Tous les jours. 

tous

les 

jours

 

Il y a une erreur quelque part. Mais c'est pas moi. C'est pas lui. Alors ça peut être que le violon. C'est la seule chose qui ait changé depuis... Depuis quoi ? Dimanche dernier ? Mais le dernier de quoi ? 

Je voudrais regarder sur le calendrier, vérifier.

 

"Tu vas où encore ?

_Juste voir la date...

_1er octobre. Je te l'ai déjà dit...."

 

A nouveau regard déraille.

L'oeil en silence.

Tête défaille.

 

"Et toi tu regardes quoi à la fin ? T'es où ?

_Tu vois bien, je regarde le violon. Et je réfléchis à ce qu'on peut en faire. Comme toi. Rien d'extraordinaire. Je comprends pas pourquoi tu gueules comme ça. 

_Brûler ?"

 

Cette fois c'est moi qu'il regarde. Je suis sûre je vois bien. Ni ses yeux ni ma tête n'ont déraillé cette fois-ci, même si le silence est toujours là. 

Il finit par simplement hocher la tête. Toujours en silence. Ni lui ni moi n'avons plus la force de crier. Trop de choses à remettre sur les rails, à force plus besoin de dire. On répare et on passe. Sans savoir si ça va tenir. 

 

Alors en automate, je vais au garage. Jerrican. Allumette. Le violon s'enflamme. Sur la table. Vite. Tellement vite. Ni lui ni moi ne bougeons. C'était pas prévu comme ça. Il n'y a déjà plus ni violon ni table et bientôt même plus de toit. Et je ne sais même pas ce qu'il regarde à cette dernière seconde.

 

L'oeil déraille pour la dernière fois.

La tête déraille pour la dernière fois.

 

C'était pas prévu comme ça. 

 

Moi je veux bien m'arrêter

Si tu veux danser

Moi je veux bien tout quitter

Si tu veux bien t'accrocher

Mais toi tu penses quoi ?

Tu dis rien

[Louise Attaque : Tu dis rien]

Publié dans Chronique du vide

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