Les permanences se tiennent le lundi et le mercredi

Publié le par nobody's listening

Chez les psychotiques anonymes, on vient comme ça, sans espoir et sans condition. Juste qu'on se dit pourquoi pas. Juste qu'on se dit qu'il n'y a rien d'autre. Ils sont tous là, assis en cercle, chacun posé sur sa petite chaise. Chacun essayant tant bien que mal de cacher les tics nerveux, les phobies qui rampent le long des murs. Ce n'est rien ce n'est rien ici tout se passe bien.  Il n'y a pas d'animateur. Car de toute façon que viendrait-il animer ? Dans leur vie ils en ont bien assez de l'animation nos amis les psychotiques. Et puis il ferait quoi l'animateur ? Expliquer en détail et par le menu le vrai du faux ? Comme s'il avait que ça à foutre. Alors ils vont se débrouiller tout seul.

 

Chez les psychotiques anonymes on fait comme on peut. Et même que des fois ça suffit. Il y en a toujours un qui finit par se lancer. Par raconter quelque chose. Souvent ce qu'il a mangé le matin même. Car comme tout le monde le sait c'est un sujet fascinant. Tout psychotique qui se respecte sait que le sujet du petit déjeuner est un sujet essentiel. Un sujet qui peut d'ailleurs s'avérer épineux. Parce que dans le petit déjeuner, on inclut les conversations après le réveil. Et c'est là que les choses se corsent. C'est un peu comme la politique au Proche Orient dans un dîner entre amis. Un sujet qu'on évite et pourtant on ne peut pas s'empêcher d'y revenir.

 

Chez les psychotiques anonymes on ne peut d'ailleurs pas s'empêcher d'y revenir. Il faut bien commencer quelque part non ? Alors pourquoi pas là ? Si on met le pieds dans le plat, ça sera fait une bonne fois pour toutes, on pourra passer à autre chose sans aucun cas de conscience. Peut-être même que par la suite on pourra éviter les écueils ! Alors voilà que la conversation est lancée. Chacun raconte son menu matinal, ou en tout cas post-sommeil. Tous réalisent les possibilités infinies que présente ce repas si infime. Minimal voire inexistant pour certains, gigantesque voire indigeste pour d'autres. On échange des recettes de cappuccino frappé dans le mur, des astuces pour dissiper les vagues de cauchemar.

 

Chez les psychotiques anonymes ça se décoince ça se débloque. On finit par rire. On finit par raconter. Chacun y va de sa petite anecdote. Le menu déroulement de la journée de chacun défile le long des séances. Tous expliquent comment aller de l'heure H 1 à l'heure H 2 puis à l'heure H 3 sans se perdre en cours de route. Tous ont leurs petites solutions. Tous en cherchent de nouvelles. Parce qu'à demi mots on fnit par avouer que, quand même, des fois, ça suffit pas. Alors de fil en aiguille ils expliquent les failles qu'ils regardent grandir et diminuer au fil des jours. Au fil des moments, des instants, des éclats de secondes. Chacun montre les impacts de réalité : les bras, les yeux, nombril, oreille.... Chacun sa marque, chacun sa blessure, passe le message à ton survivant.

 

Chez les psychotiques anonymes on finit par pleurer. On finit par reconnaître que ça brûle encore, que ça gratte tous les matins au réveil et qu'on a pas le droit d'en parler au petit déjeuner parce que ce n'est pas correct, parce que sinon le petit déjeuner on le mangera tout seul, parce qu'au final on mangera plus de petit déjeuner, parce que parce que parce que.  Tous ils ont une raison de ne pas parler de ce qui ronge à petit feu. Certains racontent comment les pilules c'est chouette ça aide ça va mieux depuis... Et puis c'est les hurlements quand ils ne savent plus où ils ont rangé cette putain d'ordonnance. Certains murmurent qu'ils ne veulent plus retourner à l'hôpital, que l'hôpital ça fait peur, que les murs sont bizarres et qu'on ne peut pas bouger même quand on rêve alors que quand on rêve au moins on peut voler. Les derniers racontent le complot fomenté par leur psychiatre qui cherche uniquement à remplir son compte sur leur dos.

 

Chez les psychotiques anonymes on s'étreint et on se repousse. On se bat on s'insulte on ne se comprend pas. Pourquoi s'échiner à bricoler ce qui ne peut être réparé qu'ils disent ? Pourquoi abandonner et s'étiqueter aliénés quand on pourrait se faire passer pour normal qu'il répondent ? Pourquoi on ne peut pas arrêter la douleur ? Pourquoi on doit vivre ça ? Pourquoi on ne peut pas couvrir le bruit en hurlant tout ce qu'on peut ? Et puis ils abandonnent, trop épuisés pour continuer. Trop arrassés pour tenter encore de trouver la réponse aux mêmes questions depuis toutes ses années. L'union fait la force mais la force de quoi ?

 

Chez les psychotiques anonymes on se rassemble on se ressemble. Enfin comme on peut. Etendus sur le sol il n'y a plus que des mumures pour monter en prière vers le plafond. Alors quelqu'un tend les bras et dit qu'il faut le repousser. Plus haut encore plus haut. Il faut faire de l'espace. De l'espace pour tous ces gens et leurs douleurs que plus personne ne veut voir. On échange voix contre rire, sommeil contre souvenir. On tente de se reconstituer. On appelle à l'aide. Si quelqu'un dans la pièce pouvait recoller les morceaux, résoudre le puzzle, alors peut-être qu'ils pourraient repartir sans regarder sans cesse par dessus leur épaule.

 

Chez les psychotiques anonymes on espère ne pas devenir psychopathe au nom marque déposée. On ne veut pas faire les gros titres. On ne veut pas que tout le monde sache. On veut pouvoir prendre son petit déjeuner comme tout le monde, juste en respectant bien sa recette. Celle qui permet de passer de H1 à H2 sans soucis majeur. Alors ils se renomment, s'offrent entre eux les deuxièmes chances qu'ils ne croyaient plus possible. Dans cette pièce ils gagnent le droit d'être à nouveau, d'être ce qu'ils veulent vraiment être. Alors en sortant, ils pourront dire à leur guise "Je m'appelle Patachoux" "Je m'appelle Epitaphe" "Je m'appelle Apostrophe" "Je m'appelle Tournevis". Et qu'est-ce que ça peut bien faire au final ? Même les psychotiques anonymes on le droit à une identité...

 

A la sortie de chez les psychotiques anonymes, on s'étreint une dernière fois, en silence parce qu'il n'y a rien de plus à ajouter. Juste s'en retourner vivre sa vie, un peu plus léger pour quelques temps. Et s'ils veulent, ils peuvent revenir. A la fin de chaque séance, juste se murmurer "Souviens toi de moi."

 

Demain, il y aura un autre petit déjeuner.

Publié dans Chronique du vide

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Haku 28/07/2011 10:10


J'aime beaucoup celui-là, il est fort et un peu léger à la fois, de l'espoir, de la tristesse, tout plein de choses... Et toujours ton style qu'on retrouve là.
Juste un truc : c'est Harrassé, avec un H.


nobody's listening 30/07/2011 21:45



Oui je voulais quelque chose d'optimiste pour une fois ^^ Merci à toi en tout cas !


Et je trouvais effectivement que "arrassé" ça avait une drôle de tête ! Thanks !