Les oeufs en mayonnaise neigeuse

Publié le par nobody's listening

Le métronome bat la mesure.

 

A lui seul il régule la vie des petites personnages dans la maison. Chacun sait qui quoi où comment. Plus personne n'y réfléchit. La vie comme un rituel inscrit génétiquement. Ne pas louper le battement. Ne pas louper l'apostrophe. Ne pas louper la mayonnaise. Ca ne prend pas avec tout le monde ces choses là.

 

Le métronome bat la mesure.

 

Le petit claquement ne s'arrête pas. Tranquille il égrène ses temps. Lui il s'en fout. Il sait qu'il ne sera pas en retard. Et dans le fond ça le fait rire de les voir s'agiter. Parce qu'il arrive toujours un moment où un grain de sable vient se glisser dans la mécanique. Les aiguilles paniquent. Petites fourmis ont perdu la trace. Le long fil de sucre s'enroule autour des bras des individus. La maison se fissure discrètement.

 

Le métronome bat la mesure.

 

Les fourmis grossissent les rangs tandis qu'eux cherchent à se rattraper à ce qu'ils trouvent. Les lits grincent en plein après midi, se prouver qu'on est vivant. Mais c'était la même heure la semaine dernière. Le grain se fait caillou, les aiguilles se suicident une à une. Alors le fil de sucre se reserre, étouffe le corps. Parce qu'au début on pensait que ça irait et que le goût suffirait. Le goût ne suffit pas. Les fourmis bouffent ce qu'elles trouvent. C'est la crise, on se contente de ça, on prend plus bas, on ramasse. Pas le luxe de pouvoir trier.

 

Le métronome bat la mesure.

 

Les oeufs ont éclaté sur le sol. Le blanc coule dans les rainures du carrelage. Le jaune s'est crevé. On regarde impuissant. Quelqu'un sait-il seulement où est rangée la serpillère ? La javel ? Qu'on efface, qu'on fasse comme si rien ne s'était passé. Mais rien ne se passe jamais. Rien. Alors quelqu'un a hurlé, et tombé à genoux devant les oeufs brisés. Les larmes ont suivi. Les autres ont regardé sans comprendre. C'est jamais que des oeufs. Et c'est jamais que de la mayonnaise. Le ketchup c'est bien aussi, c'est une valeur sûre. Mais les oeufs s'est pas pareil qu'elle répond dans un gémissement.

 

Le métronome bat la mesure.

 

Le gémissement s'est fait hurlement. Les mains tremblantes cherchaient à rassembler les coquilles. Les petits morceaux éclatés semblaient se refuser les uns aux autres. Ils savaient. Ils savaient que rien ne serait plus jamais pareil. Un autre s'est agenouillé, il a voulu aider à ramasser. Il ne pleurait pas et ne comprenait pas, si ce n'est que quelque chose d'important semblait se passer; Comme si tout allait dépendre de la fin de l'anecdote.

 

Le métronome bat la mesure.

 

Les autres restaient là immobiles. Attendant sans doute la chute de l'histoire. Il doit y avoir une morale, une raison, un happy end, un mot d'esprit, une contrepétrie.... Quelque chose. Comment se pourrait-il qu'il n'y est rien ? Comment pourquoi ? Ils ont cherché le son du métronome mais celui-ci avait baissé de volume. La panique s'est installée. Doucement surement glissant le long des chambranles. Les portes se sont mises à grincer et les courants d'air ont fait le reste. La maison se liquéfiait petit à petit. Et toujours les deux au sol n'arrivaient pas à recoller les morceaux. Quelqu'un quelque part riait. Quelqu'un qui connaissait le dernier mot. Le dernier mot. Qui sait ?

 

Le métronome bat la mesure.

 

Demain c'est lundi. Demain on recommence à zéro et on aura oublié les oeufs les aiguilles le lit les portes et le rire. On aura retrouvé le son du métronome et on pourra faire comme si rien de tout ça n'était arrivé. On pourra faire semblant d'avoir totalement oublié. Semblant de pas avoir eu peur; Semblant de pas avoir senti les fourmis dévorer la peau. Semblant de pas avoir été là. Semblant de pas avoir vu. Semblant de pas avoir cherché.

 

Demain c'est lundi...

 

Et le métronome s'en bat.

Publié dans Les aiguilles en moins

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