La liseuse en origami

Publié le par nobody's listening

Dans le fond de sa boutique poussiéreuse, son regard parcourt les volumes encore plus vieux que lui. Ses yeux sont maintenant trop fatigués pour pouvoir les lire. Mais sa mémoire fonctionne encore parfaitement. Quand les clients viennent à la recherche d'un titre, ses mains le trouvent en une fraction de seconde. Il peut vanter chaque oeuvre, chaque couverture, chaque reliure. Il les connaît par coeur. Et tous il les aime. Il connaît leurs forces et leurs faiblesses à chacun. Pour lui, il n'y en a pas un qui vaille plus qu'un autre. 

Aussi lui est-il difficile de mettre un prix sur ses livres. A se demander comment la petite affaire fait pour tenir debout.

 

Les clients sont fidèles et connaissent parfaitement le prix de ce que le vieil homme a à leur offrir. Ils apprécient aussi bien la beauté des livres qu'ils ne trouvent nul part ailleurs, que les histoires que le vieux raconte. Il sait tout ce dont personne ne se souvient mais que tout le monde veut connaître. Il connaît des anecdotes sur tous les auteurs, les éditeurs, les censures, les scandales et d'autres encore qu'on n'imagine même pas. Il sait d'où vient chaque personnage, son pourquoi son comment. Des choses que même l'auteur ignore. Et il raconte si bien ! 

 

Si bien qu'on se demande pourquoi aucun livre ne porte son nom. 

 

Il aurait bien voulu. Il aurait tant voulu. Mais c'était peine perdue. Il avait beau essayé, il n'arrivait pas à écrire quoique ce soit qui ait assez de corps et de poids pour vivre seul. Tous ses écrits tombaient à ses pieds, morts avant même d'avoir existé. Les brouillons s'accumulaient. Les brouillons d'histoire devinrent des pages déchirées, innommables. A force de narrations avortées, il dût se rendre à l'évidence : la seule chose qu'il faisait vivre sous sa plume était un génocide d'idées qui auraient pu.... Alors, il cessa ses essais. 

 

Au fil des années il avait fini par accepter que les seules histoires qu'il saurait jamais raconté seraient celles déjà écrites par d'autres. Et s'il ne pouvait imaginer par lui même, il gardait ses talents de conteurs et en faisait profiter les fidèles de la boutiques. 

Parfois, il regrette un peu parce que son nom ne figurera jamais parmi ces grands. Mais quand il voit ces oreilles tendues, ne perdant pas une miette de ses histoires à lui, il se dit qu'il n'a pas tout perdu. 

 

Aujourd'hui, la seule chose qui l'attriste réellement, c'est de constater que le nombre de gens qui viennent le voir ne cesse de diminuer. Les livres n'intéressent plus, et même ses histoires, aussi bien racontées soient-elles, ne suffisent plus à leur accorder un sursis. Les livres, le livre va mourir. Et il sait bien que lui même n'est plus que le vestige d'un passé qui tarde à finir son agonie. 

Alors même s'il s'effrite et que ses livres s'essoufflent, il se bat encore pour faire vivre ce qui lui a permis de tenir jusque là. En attendant, la poussière s'accumule. 

Publié dans Chronique du vide

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Rime 23/11/2011 18:33

Je... J'adore ! Non sérieux !
L'ambiance est vraiment bien rendue. Tu commences par la poussière et tu finis par la poussière, le livre est né poussière et retourna poussière en quelque sorte...
Hum... Je pense seulement qu'il aurait été pas mal de développer un peu plus le lien entre l'homme et les livres, histoire qu'on s'attache davantage au personne et tout son univers.
Mais sinon vraiment rien à redire, j'aime !
Ca me rappelle tellement ma petite librairie...