[2] Vodka au bord de la falaise

Publié le par nobody's listening

 

[Debout au bord de la scène, deux personnages regardent en bas, comme s'ils étaient au bord d'une falaise. Musique de fond : The Agonist : The sirene song]

 

Anonyme bleu : Tu as déjà sauté toi ?

Anonyme violet : Bien sur. Et plus d'une fois.

Bleu : Et tu es mort ?

Violet : Bien sur. Et plus d'une fois.

Bleu : Et ça fait mal ?

Violet : Bien sur. Et plus d'une fois.

Bleu : ?

Violet : Oh pardon. Un réflexe.

Bleu : Tu veux dire que tu en as encore ?

Violet : Oui, je n'ai pas encore essayé la vodka.

Bleu : C'est pour ça alors.

Violet : Ca a quel goût d'ailleurs ?

Bleu : Un goût de brûlant. Qui pique et dévore la gorge. Et puis ça tombe tout droit dans l'estomac. Et tu as l'impression que tu en saisis mieux les pourtours. Au bout du troisième verre c'est les pourtours du monde qui deviennent flous. Comme si la frontière se rétrécissait. Comme s'il ne restait rien.

Violet : Mais il reste toujours quelque chose !

Bleu : Il te reste quelque chose à toi ?

Violet : …

Bleu : Peu importe. Tu devrais goûter.

Violet : Et toi tu devrais sauter.

Bleu : Je ne veux pas mourir !

Violet : Et si tu étais déjà mort ? Tu n'as jamais réfléchi à ça ? Est-ce que seulement tu te souviens ? Tu te souviens du goût des framboises ? Des jours où on marchait sous la pluie ? De ces rires et autres fous ? De la musique et des livres ? De ces autres qui étaient tout et maintenant ne restent plus rien. Dis tu t'en souviens ?

Bleu : Je me souviens qu'ils ne sont pas venus. Je me souviens qu'on était seul. Là au milieu de l'eau. A se débattre pour ne pas se noyer. Avec les vagues qui venaient frapper les rochers. Tout qui s'écrasait. La tête sur le point d'éclater. Et le coeur qui allait lâcher. Non ils ne sont pas venus. Il ne reste plus rien.

Violet : Alors tu avais sauté et tu ne me l'avais pas dit ?

Bleu : Je n'ai pas sauté. Je suis tombé.

Violet : Quelle différence ?

Bleu : Je ne sais pas. C'est une question de principe.

Violet : Tu en as encore des principes ?

Bleu : Pas vraiment. Juste des bribes qui traînent dans les recoins de mon cerveau. Elles ne sont pas rangées. Alors de temps en temps je me prends les pieds dedans et je tombe.

Violet : Du haut des falaises ?

Bleu : Entre autre.

 

[Silence. On entend des gens applaudir mollement.]

 

Violet : Tu aimes ?

Bleu : Quoi ?

Violet : Je ne sais pas moi. Les falaises, la musique, la mer... Ce que tu veux ! Sois inventif un peu !

Bleu : Je ne sais pas comment on fait pour être inventif.

Violet : Mais tu l'as été un jour quand même ?

Bleu : Oui je crois. Mais c'était y a longtemps. Depuis...

Violet : Depuis quoi ?

Bleu : La neige n'est pas tombée. Pourtant c'était l'hiver et il faisait froid. Il y avait des nuages. Il n'a même pas plu. Pourtant il y a eu du verglas. Alors je n'ai pas pu sortir de chez moi. Je suis resté enfermé. Tout seul. J'ai attendu la neige. Je voulais tellement qu'elle vienne. Qu'elle nettoie tout.

Violet : Pour quoi faire ?

Bleu : Tout effacer tu sais. Recommencer à zéro.

Violet : Il fallait sauter.

Bleu : C'est ce que tu as fait ?

Violet : Oui. Cette nuit où personne n'est venu. J'ai sauté. Je croyais que je me fracasserais par terre. Mais même pas. Je pensais que je serais réduit en morceaux. Mais même pas. Tu vois je suis toujours vivant. Là devant toi. Mais j'ai tout recommencé. Je n'ai plus de souvenir d'avant.

Bleu : Pourtant tu te souviens de cette nuit.

Violet : … Il faut bien payer non ? On ne peut pas tout avoir.

Bleu : En l'occurrence il s'agirait de ne rien avoir.

Violet : C'est pareil non ? Si tu n'as rien, c'est le monde tout entier qui s'offre à toi. Si tu as tout, c'est le monde tout entier qui n'a plus rien à t'offrir.

Bleu : Et à toi qu'est-ce qu'il a offert ?

Violet : Une falaise. Et toi ?

Bleu : De la vodka.

 

[Silence. Un chien aboie. Quelqu'un shoote dedans.]

 

Bleu : Tu sa...

 

[Hurlement. Quelqu'un pleure au loin. Les deux tournent la tête dans une direction différente, convaincu de savoir quelle en est l'origine. Rehurlement. On commence à murmurer en coulisse. « C'est encore elle. » « Toujours la même » On soupire. Et puis chacun reprend ses activités.]

 

Violet : Tu disais ?

Bleu : Non. Rien.

 

[noir]

Publié dans La foire aux anonymes

Commenter cet article